1 oct. 2018

Lettre à mon neveu

                                                                                                  St Raphaël, le 1 octobre 2018

Mon cher Olivier,



Merci pour ces bonnes nouvelles sur l'état de notre famille et excuse-moi d'avoir tardé à te répondre, Je profite de cette ” journée de répit” (c'est le terme officiel lorsque Sylvie est prise en charge chaque jeudi par une association d'accueil) pour réparer mon impolitesse.
Bref, je suis très occupé sans trop m'en rendre compte par la maladie de ta tante. Elle se déclare très en forme, ne fait strictement rien et baigne en pleine anosognosie. Je pense souvent à ton père qui était, lui aussi très sollicité, par son épouse. Une bonne nouvelle cependant le crématorium de Saint-Raphaël vient d'être terminé si je craque on pourra me carboniser rapidement.
J'ai montré ta série de photos à Phil. Elle a reconnu sa soeur, Aline, mais pas toi, elle t'a confondu avec ton père ! J'ai fait remarquer que tu étais son fils. Le fils, le père, on ne va pas chipoter. Le reste de la famille est passé à la trappe, moi aussi d'ailleurs. Elle ne sait plus très bien qui est ce Jean qui vit avec elle, son mari ? un étranger qui s'incruste ? un Jean Lefevre dont elle a entendu parler ? On nage en permanence dans l’à-peu-près. Heureusement, la relève est assurée, du plus jeune au plus vieux, voici la situation sans fard, sans langue de bois et avec beaucoup d’exagération. Je te devais bien cela puisque tu es mon unique filleul. Je me suis concentré sur la famille de sang, plutôt symbolique dans mon cas puisque je n’ai transmis mes gènes à personne ; ce qui, à la réflexion est peut-être mieux, tu verras plus loin pourquoi. Sauf exception, il s’agira de race blanche, la religion sera précisée et parfois l’inclination politique.
Minette,(2017), notre chatte est très affectueuse, elle me lèche les doigts et assure le ravitaillement en lézards, vers de terre et orvets. De race indéterminée, mais d’origine savoyarde, elle nous a été offerte par Cora. Religion :suite à son silence sur le sujet, je considère que je suis son Dieu.
Victoria(2005), notre petite-fille grandit. Elle découvre avec stupeur les faiblesses des adultes. D’une nature sensible, elle est désarçonnée par l’agressivité imprévue de sa grand-mère. Elle attaque la quatrième la fleur au fusil, se débrouille très bien en natation et initie son grand-père, un peu débile, aux applications avancées d’un smartphone.
Thomas(1996), un beau jeune homme qui plaît aux filles. Il a largué la dernière, dommage, je n’ai pas eu le temps de la voir. Bien que baptisé, il semble avoir peu d’inclination pour le sacerdoce, il préfère les voitures et tout ce qui va avec, si bien qu’il sollicite sa grand-mère pour attester qu’elle conduisait sa voiture lorsqu’il a été flashé. Dans un sursaut républicain, elle a ( j’ai) refusé. Sa formation au management d’une salle de sport l’a définitivement dégoûté de la musculation. Il s’active dans deux domaines : Mac Donald et le débouchage. Il semble fuir la Côte d’Azur.
Timothée’(1999), un jeune adulte qui rame pour décrocher un CDI dans le domaine de la communication. L’horizon se dégage après quelques mois pénibles chez SNR ( les roulements). Religion : le VTT malgré quelques chutes mémorables. Attaché à la Haute-Savoie et à sa dernière compagne depuis plusieurs années. Peu visible sur la Côte d’Azur.
Benjamin(1971), reconversion réussie dans l’immobilier à Marseille. Il rénove méticuleusement sa propre habitation avec Michel, son compagnon. Ils se passionnent tous les deux pour l’humanitaire à Madagascar. Religion : indéterminée, malgré un court passage dans un établissement catholique.Plutôt spécialisé dans les situations d’urgence médicale vis-à-vis de nous, par exemple la garde de sa mère lorsqu’un chirurgien me trafique un organe ou que j’ai décidé de faire une escapade.
Cora(1969), au terme d’un passage à Lathuille, un village qui porte bien son nom, elle a regagné sa Savoie avec Laurent, son compagnon qui se bat pour développer sa petite entreprise. Cora continue de s’occuper de l’aide à la personne. Un métier d’avenir certainement vu le nombre de vieux qui oublient de mourir ce qui, je le confesse, est aussi mon cas. Religion : elle semble hésiter, mais exclut la conversion musulmane qu’elle déteste.
Philomène alias Sylvie(1935), totalement inconsciente de sa maladie, elle trouve que Jean perd un peu la tête ce qui est vrai. Comme ta mère, elle mange de moins en moins, elle picore. Je surveille son poids 60,5 kg, il reste stable ce qui prouve qu’on mange trop. Elle marche en se plaignant de douleurs aux genoux, mais refuse tout examen, elle déclare que son médecin traitant est sa sœur Aline...Elle parle normalement, le contenu du discours est parfois totalement délirant ce qui met un peu de fun dans ses relations avec l’extérieur qui se limitent principalement aux serveurs de restaurant. Elle est prise en charge une fois par semaine par la station d’accueil Alzheimer de 10h à 18h. J’en profite pour désobéir : dépôt à la déchetterie de toutes les saloperies accumulées en un demi-siècle, cinéma et même Mac Donald. Religion : catholique, elle avait un cousin curé ; ne pratique pas. Au demeurant ne pratique plus rien, ni la peinture, ni la cuisine, ni le golf ; supporte « c dans l’air » ( j’ai suivi les conseils de ton père) et les informations à la télé, mais les oublie instantanément ce qui n’est pas plus mal.
Jean(1935), retraité depuis bientôt 30 ans, un gouffre financier pour la collectivité. Très affecté par les informations à la télé qui égrène chaque jour les nouveaux morts célèbres plus jeunes et plus méritants que lui : Johny, Joël Rebuchon, Kofi Annan,…et aussi, bien que plus âgé, par la disparition de mon homonyme Jean Lefèvre Comte d’’Ormesson. Tu me pardonneras de m’appesantir plus longuement sur mon cas pour que tu conserves un souvenir précis du dernier oncle qui te reste. J’ai acquis le statut d’aidant grâce à ta tante, c’est mon occupation principale avec une spécificité, elle ne veut pas être aidée. Je m’occupe de tout en douce, le corps médical la désigne comme une malade résistante. Une aubaine pour un ancien chercheur - à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire – je passe sur mes découvertes qui consistent à copier les recettes trouvées par des aidants plus expérimentés. Je reviens au coeur du sujet : Moi. Né aux fers à Montmartre avant la Deuxième Guerre mondiale, bombardé par les Américains, j’ai constaté au petit matin le 20 avril 1944 que mon école était détruite. Relogé rapidement par l’intendance du Sacré-Coeur, j’ai poursuivi mon apprentissage sous la houlette d’une Sœur férue de math et de méthodes pédagogiques efficaces : les gifles par-derrière. Cette technique consiste à regarder la progression du devoir par-dessus l’épaule de l’élève et à frapper à la première erreur. J’ai rapidement progressé. À mon entrée en sixième, j’avais de l’avance dans cette matière, je l’ai toujours conservée et profitant de cet avantage compétitif j’ai intégré l’Institut de Chimie, évitant du même coup la succession de mon père comme artisan-électricien. Une école largement ouverte à toutes les cuisines : pétrole, chimie lourde et même fine, pharmacie, matières plastiques, métallurgie, parfums et bien sûr le nucléaire ; l’embarras du choix, lorsque d’une manière tout à fait inattendue le directeur de l’école Georges Chaudron - membre de l’Académie, médaille d’or du CNRS, médaille de platine d’un truc en Angleterre, Président de la Société chimique de France – me convoqua. Je craignais le pire, ce fut le meilleur. Il cherchait un thésard pour meubler une grosse structure de recherche dont il était le patron. Il ne me connaissait pas particulièrement, mais j’avais décroché le prix de chimie minérale, il voulait voir ma bouille. Banco ! J’en prenais pour trois ans minimum pour être docteur-ingénieur, cinq ans si je visais docteur es sciences et il me trouvait un industriel pour m’accorder une bourse ; mes parents n’avaient plus à me nourrir, seulement à me loger, j’étais grand. Je n’avais aucune idée de l’emploi du temps d’un thésard, ce mystère me plaisait. Ainsi commença ma collaboration avec Ugine et l’impression de ma première feuille de paie, elle se poursuivit pendant trente années.
L’ambiance au CECM ( centre d’études de chimie métallurgique) était plutôt studieuse. On s’affairait au premier étage avec des éléments radioactifs, au rez-de-chaussée, je manipulais une source de rayons X du matin au soir sans protection si bien que dans ce labo peu de collègues, hommes ou femmes, réussirent à se reproduire. Les plus fragiles moururent de leucémie sur les traces de Marie (Curie). Rongez par l’ambition, je décidais malgré ces dangers de tenter le doctorat ès sciences. Problème : je n’avais pas les diplômes suffisants pour pouvoir me présenter, j’étais blindé en chimie, mais il manquait deux certificats de physique. Je choisis électricité et thermodynamique. On m’accorda le temps nécessaire pour me rendre aux travaux pratiques obligatoires d’électricité et pour les cours magistraux on m’invita à les imaginer. Je réussis à avoir les polycopiés, à les lire et même à réussir aux deux examens ; le niveau était décidément très bas, les profs craignaient qu’en recalant trop d’élèves, ils n’aient plus de candidats pour l’année suivante.
Cinq années passèrent avec trois découvertes : le fleuret, l’escalade et la spéléologie. Le tout entouré d’un architecte et de chercheurs passablement allumés. Il n’y eut qu’un mort par noyade en spéléo ; j’échappais de justesse à une estocade réussie près du coeur qui se limita à un pneumothorax. La conscription mit un terme à cette période agitée.
J’écrivis les derniers chapitres de ma thèse sur l’escorteur rapide «  Le Vendéen ». A ma démobilisation en 1963, j’étais enfin prêt à me lancer dans la vie active. Mon premier acte fut d’acheter une BMW pourrie, mais je ne le savais pas, mon deuxième acte fut de soutenir ma thèse un peu rance dans les locaux amiantés de Jussieu qui venait d’être construit. J’écopais de la mention « très honorable » , honorable aurait suffi, j’étais confus de tant de bonté. Mon troisième acte fut la découverte - n’oublions pas que j’étais chercheur - de ta tante dans une discothèque à la mode des Champs-Élysées ( le kilt écossais). Elle menait grand tapage avec des copines pour préparer leurs vacances en Espagne. Elle était très belle, j’étais bronzé ( reste d’une croisière en Côte d’Ivoire avec la Marine). Nous nous plûmes. Ainsi commença mon entrée dans ta vie par anticipation puisque tu n’étais pas encore né. Tu connais la suite.
Pour finir quelques révélations sur ma religion et mes tendances politiques. Je suis un agnostique confirmé malgré une confirmation vers treize ans à la religion catholique. Elle compte pour du beurre, j’étais trop jeune.Toute tentative pour attribuer à un humain des pouvoirs surnaturels, voire simplement supérieurs, me semble suspecte. Je savourais l’hostie sans vraiment distinguer autre chose qu’un morceau de pain blanc . Plus tard lorsque je découvrais L’Immaculée Conception, j’étais effondré par tant de naïveté. Je vois le Pape comme un clown blanc. Sur la fin de ma vie, je m’aperçois que l’humain est un animal féroce et que je fais partie de cette clique. Mon orientation politique découle de cette triste constatation. De gauche par tradition familiale – mon père était franc-maçon, obédience Grand Orient la plus anticléricale, encouragé dans cette voie par mes cinq années de CNRS ; j’ai brusquement évolué vers la droite après Mai 68. Des proches collaborateurs que je considérais comme des amis m’ont craché au visage (l’image est peut-être moins forte que la réalité) et j’ai compris que les humains étaient des loups. Aujourd’hui totalement déboussolé, ce qui est le comble pour un ancien marin, je participe à la curée. Je suis prêt à toutes les révolutions, tous les mensonges, toutes les lâchetés dans la mesure de mes moyens qui sont certainement faibles puisque récemment un homme vint vers moi et me dit « si vous n’étiez pas si vieux , je vous casserais la gueule ». Il avait raison, j’avais commis une incivilité automobile lors d’une ruée aux postes d’essence. Je mentis et dis que je n’avais rien vu, grosse lâcheté, je ne présentai aucune excuse, gros orgueil. Bref, un oncle pas très fréquentable. Maintenant que ton père a disparu et que ton parrain ne vaut guère mieux, je te considère comme le loup dominant de la meute. Prends bien soin de tes petits et de ta femelle (tu demanderas à Sylvie de pardonner cette marque tenace de misogynie). Je vous embrasse tous les deux.

1 juin 2018

Invitation au Yoga


Saint Raphaël, vendredi 25 mai 2018


Témoignage






Préambule

Allongé sur le tapis en mousse aimablement mis à ma disposition par l’association Alzheimer Les Libellules, j’ouvre les yeux à l’invitation d'Anne, notre prof de yoga.
Fin de la relaxation qui clôt souvent notre séance de soixante minutes. J’aime cette phase d’inactivité consciente assez rare dans la vie courante surtout si elle se termine par le bourdonnement si particulier du bol tibétain qui surgit, enfle puis s’évanouit mystérieusement. Je manœuvre tant bien que mal pour me mettre sur les genoux et saluer Anne, les mains jointes. Enfin, je me dresse sur les jambes pour revenir à la dure réalité : il faut libérer les tapis pour laisser la place à l’équipe suivante. Mais je ne suis pas seul, deux collègues O. et M. ont fait partie du voyage, elles sortent péniblement de la relaxation. O. confie qu’elle a eu le sentiment d’aller au fond d’elle-même, Marie approuve, je reste coi. Anne profite de l’instant pour nous encourager à témoigner, à décrire notre état. Je suis interloqué, par écrit insiste-t-elle et pour nous mettre à l’aise ajoute – cela peut être anonyme. J’ai horreur des lettres anonymes. Bon, alors je vais tout dire, sans retenue et je signerai.

Pourquoi le yoga

...l’occasion, l’herbe tendre et je pense
Quelque diable aussi me poussant
Je m’inscrivis au yoga


Ce ne fut pas un pur hasard, des affiliés plus anciens que moi aux Libellules avaient attiré mon attention sur cette activité et cerise sur le gâteau, on me proposa de prendre en charge mon épouse pendant l’heure d’exercice. Une occasion à saisir évidemment même si je ne connaissais rien au yoga, même si j’avais dépassé quatre-vingts ans, même si j’étais raide comme un passe-lacet. Ne dit-on pas que « le ridicule ne tue pas » ? J’étais prêt à l’affronter . Et puis dans cette grande famille des aidants, des sinistrés d’Alzheimer dont la bombe est tombée sur l’un de leurs proches, on a l’habitude de situations bien plus dramatiques. Je comptais sur leur bienveillance.

Ma première fois

Vendredi de 10h à 11h avec une bouteille d’eau, une serviette et un coussin, voilà la consigne. J’adopte la tenue que je mets pour jouer au golf, je verrai comment les autres sont habillés pour une prochaine fois. O. me guide dans la salle où sont étendus sept matelas, les premiers arrivants bavardent avec la prof, ils sont tous sans chaussures. Misère ! j’ai gardé les miennes. Je bats en retraite et me déchausse prestement. On me présente à la compagnie. « Jean, Anne, M., T., J.C.,.. ». On m’embrasse. « Ici, on se tutoie et on s’appelle par nos prénoms ». J’avais compris, j’accepte sans rechigner, on a la même habitude au golf, mais on n’embrasse pas. L’accueil est chaleureux. La prof est une femme grande, sportive, décidée pas tout à fait comme j’imaginais un prof de yoga : brun, petit, décharné à l’image des maîtres indiens. Quant aux élèves, quatre femmes et un homme, bien qu’aidants et à la retraite, ils ont l’œil vif et semblent aptes à se rouler par terre (je conviens qu’à ce moment, j’avais une vision bien réductrice de la pratique du yoga). On m’indique ma place et chacun regagne la sienne. On étale les serviettes, on règle la clim, le silence s’installe. Debout sur nos matelas, pieds nus ou en chaussettes, la voix légère d’Anne rompt le silence pour nous inviter à nous concentrer « Ici et maintenant sur vos pieds bien ancrés dans le sol ». Je suis surpris, mais soulagé tout de même on ne tente pas le grand écart tout de suite. Et comme je suis un élève formé à l’ancienne, c’est-à-dire à l’obéissance au maître, j’essaie de porter ma conscience sur mes pieds. Je souris intérieurement, ne doutant pas que ce soit certainement impossible et, pourtant, j’y parviens. La machine humaine est bien surprenante, j’ai encore beaucoup de choses à apprendre. Puis s'enchaîne toute une série d’assouplissements ponctués d’appels à la concentration sur notre respiration. La voix suave d’Anne nous guide en permanence. Elle joint le geste à la parole, elle fait ce qu’elle dit ce qui dans notre monde devient assez rare. Elle veille sur ses ouailles surtout sur moi en me recommandant de ne jamais forcer les mouvements. Elle sait qu’un vieux, ça peut se briser comme du bois mort. J’applique la consigne à la lettre, au moindre craquement, je me mets en roue libre.
Fin de la relaxation, il est 11h pile. Je suis abasourdi, le temps semble s’être arrêté. Je n’ai pensé qu’à moi, à rien d’autre. Je n’ai vu personne sauf parfois la prof pour capter la posture demandée. J’ai dû fermer les yeux, mais je n’en suis même pas sûr.
Il y a encore beaucoup de mystères à percer, le yoga devrait me plaire.

Les fois suivantes

La première surprise passée, il est temps d’essayer de comprendre pourquoi cette « gymnastique douce » au relent ésotérique a traversé plusieurs millénaires. J’achète sans tarder l’ouvrage « 100 postures de yoga pour les nuls » qui s’applique bien à l’état de mes connaissances. Mon intention est de voir si les exercices proposés relèvent bien du yoga ancestral et de mesurer les bienfaits annoncés. Première remarque : ici ce n’est pas la SNCF, on commence à l’heure et on finit à l’heure. La conductrice a visiblement préparé le parcours. Les exercices sont issus d’un programme organisé si bien que chaque séance est souvent l’occasion d’une découverte.
Tordons le cou à deux idées fausses. La position assise n’impose pas de s’asseoir en tailleur ce n’est qu’une posture parmi d’autres. L’aidant qui découvre le yoga préférera souvent, c’est mon cas, la posture les fesses posées sur une chaise comme point de départ d’assouplissements ou d’exercices de respiration. La chandelle, tête posée sur le sol et jambes à la verticale, n’est pas obligatoire pour activer la circulation sanguine du cerveau. Pour ce qui me concerne, Anne a bien compris que si elle veut éviter l’appel au SAMU, rien n’empêche de choisir la posture avec les jambes posées sur la chaise et le dos à plat sur le sol ou même avec un petit risque supplémentaire les jambes à plat sur un mur. Ce ne sont pas des postures au rabais , elle figure dans le panthéon du yoga puisque l’objectif reste toujours de se faire du bien sans se faire mal.
Les maîtres du Yoga ont compris les premiers qu’il existe des relations complexes entre notre corps et notre mental. Même si les mécanismes sont inconnus (la science moderne s’y intéresse seulement depuis quelques années), les effets sont spectaculaires par exemple en matière d’insensibilité à la douleur. Aussi lorsque Anne nous demande de sourire pour tirer le meilleur bénéfice d’un exercice, je souris aux anges malgré mon doute scientifique indécrottable ; elle a peut-être raison. On entre de plain-pied dans un autre aspect de la discipline : la maîtrise de nos sensations corporelles en relation avec notre conscience. La respiration est au cœur de l’activité yogique et j’ai passé plus d’un demi-siècle à respirer sans m’en rendre compte ; j’ai honte. Maintenant j’inspire et j’expire en pleine conscience au moins une heure chaque semaine, mieux j’ai appris kapala-bathi. L’affaire n’est pas si simple, on ouvre la boite de Pandore.
Souvenez-vous? la relaxation s’était terminée par le son envoûtant du bol tibétain qui avait investi nos oreilles. Les maîtres de yoga sont des méticuleux, ils décortiquent nos sensations pour nous aider à mieux les contrôler. Ainsi pour la respiration, Anne nous convie à engager nos trois bandhas. Je tombe des nues, j’ignorais en être pourvu. En souriant, on m’explique que ma respiration s’organise autour de trois zones, le périnée, les abdominaux et les côtes et que l’engagement successif de ces bandhas est profitable à l’initié.

Ce n’est qu’un début, le yoga s’autorise tout pour la conscience de notre corps depuis les pieds jusqu’à la racine des cheveux en passant par le cœur et les poumons. Mes camarades, plus aguerris, comptent les battements de leur cœur, pas moi, pas encore moi.
Et puisqu’il faut appeler un chat, un chat, la formulation des instructions est sans ambages. On m’intime de « serrer les fesses » (ce que j’avais déjà fait lorsque je pratiquais l’escalade et que j’avais peur de dévisser) pour protéger les lombaires ou bien de projeter le pubis vers l’avant pour libérer le bassin ou bien encore de contracter mon périnée, je ne sais plus pour quoi. Bref, le yoga, c’est aussi un peu du nudisme en restant habillé.

Fin du témoignage

Je bénis le ciel, mais je n’oublie pas l’association Alzheimer Les Libellules, de m’avoir fait découvrir le yoga. Un moment précieux pour faire du bien à son corps et surtout à son esprit. Merci à Anne, qu’elle me pardonne mes erreurs et que les dieux yogiques continuent à être avec elle.










Jean Lefèvre

14 mars 2016

Lettre à Fabrice Luchini

Jean Lefèvre                                                                                      St Raphaël, le 13/03/2016
195 allée Belfry
83700 – St Raphaël
   



                                                           Cher Robert,



Parlons vrai. Je suis votre aîné de 16 ans. Un auteur qui cite la rue Chevalier-de -la-Barre, la
rue Ramey et le passage Cottin ne peut pas être totalement mauvais. Je suis né aux fers dans la
première avant que mes parents émigrent dans la deuxième en face du passage Cottin, au 12.
L'autobus 85 passait au bas de nos fenêtres, moins glorieux que le 80, il délaissait les Champs et
finissait au Luxembourg. Voilà pour les présentations.
Même si je vous écris pour satisfaire mon ego, quelques vérités ( ou presque) peuvent être
dites.
1 - Je ne suis pas sûr de vous reconnaître dans la rue, mais globalement, je vous apprécie et
je ne suis pas homo .
2 - Pourquoi j'ai acheté votre livre Comédie française ? Parce que les bonnes pages publiées
par Le Figaro faisaient allusion au 80. Quelques clics sur amazon et j'avais le bouquin.
3 - J'ai détesté votre passage chez Drucker, il y a quelques semaines, l'opération marketing
était trop voyante, hormis un bref échange avec un spectateur coiffeur.
4 – J'adore vos prestations au cinéma, l'hermine et les précédents. Votre talent de comédien
est indiscutable, mais je crains le pire pour le film de Dumont que vous fracassez.
5 – Vous n'êtes pas charitable ce qui est cohérent avec vos auteurs préférés Céline et
Nietzche que vous donnez tout de même envie de lire.
6 – Vous aimez la poésie et l'anthologie de G. Pompidou, moi aussi. La palme revient à
votre exégèse du Bateau Ivre. Comme votre chauffeur de taxi marocain, je n'ai toujours rien
compris et j'en redemande, mais maintenant je suis rassuré.
7 – J'allais oublier le principal ? Êtes-vous un bon écrivain ? Je ne sais pas, mais j'ai lu votre
livre d'un trait ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps.



Merci pour tout. Continuez à vous aimer, le reste est sans importance.

                                                     

                                                               Jean Lefèvre

24 nov. 2015

Costa Magica 2015








Costa Magica
2015



Une croisière qui finit bien














Perpignan est en vue. On aborde le « sanctuaire des cétacés » d'après le journal de bord mais on n'en voit aucun. Il est temps de tirer les conclusions de ce voyage organisé par Costa, la fameuse compagnie qui a coulé son bateau et perdu 32 passagers. La sécurité est douteuse ; l'exercice qui nous a rassemblés au départ cinq par cinq, équipés des gilets de sauvetage, devant les chaloupes dans un joyeux désordre est un modèle d'action inutile pour satisfaire les tracasseries administratives des Hautes Autorités Européennes. On nous a gueulé dans toutes les langues un truc incompréhensible, même dans notre langue natale. Peu importe, on sait bien que si le bateau coule, il y aura certainement quelques survivants, les plus malins, qui auront pris les bonnes décisions sans écouter le commandant. Je rappelle que les morts du Concordia sont ceux qui ont respecté l'ordre de rester dans leur cabine. Nous voguons vers Savone (Italie) en provenance de Valence (Espagne). Le Casino avec sa roulette et ses bandits manchots fonctionne à plein, les boutiques de souvenirs sont ouvertes, le croisiériste insouciant arrivera plumé. Costa a déjà saisi l'empreinte de sa carte bancaire, on ne badine pas avec la sécurité...des paiements.
Alors pourquoi s'obstiner à enrichir Carnival, la maison mère américaine ? Parce que distrait, logé, nourri, abreuvé, la pratique de la croisière est un bouleversant champ d'expérimentation de l'âme humaine. Car, oui, nous possédons une âme, pas toujours bonne, comme le démontreront les observations que je veux rapporter à l'issue de dix années de consommation de ce transport collectif ; deux mille compagnons en moyenne, de toutes nationalités, au minimum une dizaine. Le passager seul est rare, il est presque toujours accompagné de son conjoint, d'un ami, les animaux sont interdits. Une oreille aguerrie reconnaîtra sans difficulté l'italien qui crie, l'allemand qui éructe, le russe qui gronde, le japonais qui papillonne, le français qui écoute la conversation du voisin.
Costa ne lésine pas, elle offre à son client une large panoplie de terrains d'investigation : l'embarquement, les repas, les excursions, le théâtre, le naufrage ( réservé jusqu'à présent aux passagers du Concordia). Les « amecdotes », comme disait Coluche, qui seront rapportées, sont toutes vraies.

L'embarquement

L'embarquement donne lieu à une photo souvenir avec une bouée de sauvetage au nom du navire au premier plan. Costa annonce la couleur ; on est prié de sourire, vite, les passagers suivants dans la file attendent. Puis on vous suspecte de cacher une maladie contagieuse, une super-caméra est braquée sur votre visage pour mesurer votre température. La peur vous gagne. Et si le couple qui vous précède ou celui qui vous suit dissimulait une mauvaise maladie bien qu'il ait explicitement déclaré le contraire dans un formulaire remis avant la photo ? Tout passager de Costa est un tricheur en puissance, une vérité à méditer. Finalement, vous êtes propulsé aux pieds des ascenseurs pour vous lancer à l'assaut de votre cabine. Les vieux routiers de Costa la trouvent, le primo navigateur erre car on lui a confisqué les documents sur lesquels figurait le numéro de sa cabine. Il fallait la noter ou s'en souvenir. Deux malheureux, un homme et une femme plutôt âgés et même français, étaient tombés dans le piège. La dame effondrée traînait un gros sac qu'elle avait oublié de remettre aux bagages. Une occasion unique d'accomplir ma première bonne action. J'observe, grâce à ma vue perçante, que le sac porte une étiquette qui indique le numéro de la cabine. Je leur livre le secret. Ces salauds se prélassaient au pont 6 alors que leur cabine est au minable pont 2. Ils se confondent en remerciements.

Le dîner surprise

L'action consiste à se faire servir un repas par des Philippins (ce mot embrasse tous les serveurs qui sont de provenance asiatique) à la table que Costa vous a assignée, accompagné de six inconnus de même nationalité, en couple le plus souvent. Une table constituée d'amis ou de membres d'une même famille ne répond donc pas au critère de surprise, une table de deux encore moins.
Le service en cabine est sans intérêt pour notre étude. J'évite provisoirement la brutalité des buffets pour me concentrer sur l'aventure humaine la plus excitante qui est évidemment le repas du soir. Je recommande vivement aux néophytes de pénétrer dans le restaurant dès l'ouverture des portes le premier soir pour s'emparer discrètement des deux meilleures places de la table de huit. On tentera de les en déloger ultérieurement mais ils ont déjà pris un avantage. Donc, les trois couples manquants se présentent à la table dans le désordre puisque personne ne se connaît. Un délicat processus d'évaluation réciproque est en marche, certains s'assoient sans dire un mot tellement ils ont le trac, d'autres se répandent en un interminable bavardage, d'autres disent « bonsoir », ce qui n'est pas si mal. Pourra-t-on supporter pendant une dizaine de soirs la vision de ces inconnus ? Pour ce premier soir, c'est foutu mais Costa, fine mouche, a bien compris qu'il faut assurer à ses clients la liberté de fuir une table honnie avant d'en venir aux mains. Le deuxième soir, voire le troisième est marqué par des brassages intenses de convives à la recherche d'humains qui ont une intelligence qui se rapproche de la leur, qu'il considère comme grande. Costa fait des efforts : il évite de mélanger des nationalités, des classes d'âge, des célibataires avec des couples. Ainsi, notre couple octogénaire se retrouvera normalement avec les plus de 60 ans, des ménages de retraités. Avant d'en venir à cette croisière qui résume assez bien le cas général, je règle un cas particulièrement douloureux vécu lors d'une croisière antérieure.
Le sort nous avait octroyé une table de six. Un couple standard se joint à nous ainsi qu'une mère avec son fils d'une vingtaine d'années. Le fils, lourdement handicapé, pousse des cris et grimace à intervalles réguliers. On me regarde, en raison de mon âge, la collectivité environnante pense que je suis le perturbateur. Les vieux ça perd la boule et ça peut crier. Clopin-clopant, on entame la conversation avec le couple normal et la mère. Sylvie, mon épouse, retrouvant ses réflexes d'infirmière, tente d'attirer l'attention du jeune, en vain. Le dessert sonne la délivrance, on se serre la main. Le lendemain soir, le fils est toujours agité, mais le couple normal a disparu. On entame un tête-à-tête éprouvant. À la fin de l'épreuve, on court implorer le maître d'hôtel et toute honte bue, on demande à changer de table. Cette confession me délivrera peut-être de cette mauvaise action.
Je reviens à la classique situation de quatre couples de retraités français qui se découvrent. Premier soir- Tout le monde est assis, un homme avec une large écharpe multicolore autour du cou harangue la table. Il se déclare ingénieur des Arts et Métiers mais n'a jamais dépassé Aix en Provence pour ses études. J'ai un doute. Il déclare au passage que sa femme est musicienne ; elle ne desserre pas les dents, ce n'est pas une rappeuse. Un couple de la région de St Nazaire ( ils l'ont dit en introduction) tente de lui donner la réplique, nous faisons de même. Enfin, le dernier couple est quasiment inexistant, la femme place quelques mots, le mari reste totalement coi.
Deuxième soir- Deux couples ont fui, bon débarras ! On se retrouve en tête à tête avec les sympathiques Bretons. Arrive un drôle d'équipage : une dame très âgée et un homme qui parle fort avec l'accent de Marseille ; peut-être une cougar attardée avec un retraité encore vert. On apprendra avant la fin du repas qu'il s'agit de la mère et de son fils. La mère est en très mauvais état, elle mange mais ne parle à personne. Les yeux au fond des orbites, elle me glace.
Troisième soir – La pseudo cougar et son pseudo amant ont disparu. On retrouve avec soulagement les Bretons, ils ne nous ont pas abandonnés. Débarque un nouveau couple, un peu jeune pour la tranche d'âge. Il semble sain de corps et d'esprit, la suite le confirmera. On a enfin trouvé la configuration stable qu'on préservera avec bonheur jusqu'à la fin de la croisière. La fête peut commencer. Des expériences humaines plus rudes sont à venir aussi je les décris sans attendre pour revenir en final aux dîners apaisés.

Le buffet à volonté

La lutte des classes n'a plus cours dans le navire. Il n'y a pas de hiérarchie mais des cabines plus ou moins privées de lumière du jour, les unes carrément sans fenêtre, les autres avec un hublot et enfin les plus huppées avec un balcon sur la mer. Le prix varie du simple au double. Pour tous les autres services, y compris les repas, l'égalité des droits est de rigueur. Le buffet est à disposition pour le petit déjeuner et le déjeuner. C'est un moment de grande concentration pour le croisiériste qui doit repérer, puis remplir son assiette des mets les plus savoureux et en même temps guetter la table qu'il va pouvoir prendre d'assaut pour poser son butin. Heureusement, tous les protagonistes ne sont pas là en même temps et au même endroit, la lutte se circonscrit le plus souvent à une cinquantaine d'affamés. Certains trichent dans la queue, d'autres salopards ne veulent pas partager les places libres à côté de leur siège. Le combat est parfois féroce. Un abruti vide devant votre nez le plateau de fromages, son assiette déborde, il ne pourra visiblement pas engloutir tout cela. Un assoiffé, équipé d'une gourde, vide le distributeur de boissons. Mais on trouve aussi des gens délicieux qui vous laissent resquiller avec le sourire, vous conseillent sur le bon produit, vous invitent à leur table qui est sous la garde d'un ami. Remarque importante : les cons sont équitablement répartis dans toutes les nationalités, les vieux le sont plus que la moyenne. Une autre vérité saute aux yeux : les gros mangent plus, leurs bras potelés et leur tour de taille conduisent certainement à franchir la barrière du quintal. Pour résumer, je citerai la réflexion que lâcha d'une voix lasse mon voisin de petit-déjeuner, « c'est du pillage ».

Les excursions

Une croisière qui ne s'arrêterait nulle part ne serait qu'un transport. L'amarrage du navire, chaque matin, dans un nouveau port est une invitation à la découverte. La file des autocars alignés sur le quai est impressionnante. Le petit monde des chauffeurs, des guides et des vendeurs à la sauvette s'empresse dans l'attente de l'envol des pigeons...voyageurs. Costa qui ne perd jamais le nord – ce qui est la moindre des choses en navigation- a prévu un large éventail de visites guidées payées d'avance. Dans les salons du bateau, les passagers bardés de leur appareil photo, caméra, smartphone, tablette reçoivent sur leur poitrine le numéro de l'autocar qui les attend. Au signal de l'hôtesse, la ruée vers la sortie du bateau est lancée. C'est une sorte de répétition d'un naufrage, sans chaloupe et sans bouée de sauvetage. Le premier sur la terre ferme court vers l'autocar et se glisse dans les deux places derrière le chauffeur. Cet exploit n'est pas à la portée du premier venu ; en dépit de nombreuses tentatives, je n'ai jamais réussi. J'ai maintenant renoncé à la compétition, je séjourne à l'arrière avec les gros qui se déplacent moins vite.
Costa hésite de moins en moins à placer dans un même véhicule plusieurs nationalités sous la coupe d'un guide multilingue ( ou presque) : français/italien ou bien français/allemand/anglais. Une façon certaine d'attiser les frictions entre les peuples car lorsque le guide parle une langue, ceux qui ne sont pas concernés en profitent pour bavarder si bien qu'on n'entend plus le guide. Les sources de querelles dans un autocar sont nombreuses, si le dossier du siège devant vous peut s'incliner alors attention à vos genoux, si la climatisation fonctionne, il y a peu de chances qu'elle soit à votre goût, le chauffeur privilégie son propre confort. Le guide est plus mesuré, il vise le pourboire. Bref, la richesse d'une excursion en matière d'entraînement à la résolution des conflits explique son prix élevé.

Le théâtre

Chaque soir Costa convie ses gentils membres à un spectacle qui n'a rien à envier à ceux du continent. La salle de théâtre, souvent bien remplie, accueille environ mille personnes. Il n'y a pas de places attitrées, premier arrivé, premier servi. On entre de plain-pied dans « l'extension de la lutte »pour reprendre le titre du livre de Michel Houellebecq. Costa clame, la réservation de places est strictement interdite.
L'observation du comportement des familles démontre que la règle est joyeusement bafouée, souvent par les mêmes, pendant toute la croisière. Ils envoient, sans vergogne, leurs rejetons s'emparer d'un rang. Un soir, excédé de ces comportements, je décidais de porter le fer sur une réservation abusive d'une dizaine de places. Je m'asseyais lourdement au milieu des places vides sous le regard courroucé d'un adolescent qui montait la garde. Il m'injuria copieusement en allemand, je répliquais fermement, en français, que la réservation était interdite, j'ajoutais même « verboten ». L'ado menaçant était hors de lui, j'attendais le combat. Finalement, il m'indiqua ( car je comprends un peu l'allemand) que le châtiment serait bien plus sévère lorsque son père arriverait. Je craignais le pire, son père était peut-être énorme mais j'étais engagé dans la lutte, je devais tenir. Le père surgit, il est baraqué , j'avais raison de craindre le pire. Son fils lui explique la situation, il n'y a plus assez de places pour caser toute la smala. Je transpire légèrement. Le père me regarde longuement, il profère quelques paroles qui semblent peu amènes … et va s'asseoir ailleurs. Je triomphe modestement encadré par le reste de la famille. Décidément, Costa offre des occasions exceptionnelles de confrontation sociale en mode multilingue.

Retour au dîner

Les anecdotes cruelles qui viennent d'être exposées ne doivent pas alarmer le futur croisiériste. Mon impatience et mon manque de charité enveniment les situations. Le buffet est suffisamment renouvelé pour accéder aux nourritures convoitées, la course aux places dans l'autocar n'est pas obligatoire, les actes de bravoure dans le théâtre sont facultatifs. La majorité des passagers est pacifique.
Je reviens donc à ce moment charmant, le repas à 18h15, pont 3, table 3. Trois couples ont décidé de poursuivre l'aventure dînatoire ensemble. Sans attendre, je pose les personnages qui entrent en scène : Françoise, Martine et Sylvie pour les dames, Joseph ( dit Jojo), Jean-Denis et Jean pour les hommes, les trois J. Chacun est avide de tout savoir des autres, mais en avançant prudemment pour ne pas les brusquer. Je n'enregistre pas en douce les conversations si bien que les faits qui seront rapportés, sont le fruit de ma mémoire imparfaite, sélective et injuste. La chronologie qui s'étale sur une dizaine de jours n'est pas strictement respectée, mais le parfum général, oui.
La première question «vous venez d'où ? » est a priori sans danger. Françoise et Jojo, on le sait, viennent de la région de Saint Nazaire, ils sont bretons ; Martine et Jean-Denis habitent près de Perpignan, ils se déclarent normands, ça se complique ; enfin, Sylvie brouille les cartes en indiquant trois régions le Lot, la Savoie, la Côte d'Azur, nos amis ne sauront jamais d'où on vient vraiment. Pour animer la discussion, un vicieux ( ce n'est pas moi) demande « à quelle région est rattaché le Mont-Saint-Michel, Bretagne ou Normandie? ». Jojo et Jean-Denis, piqués au vif, se lancent dans une joute oratoire. Je n'ai aucun avis sur le sujet puisque je n'ai jamais visité ce monument. Finalement, Jojo assène que la rivière qui se jette au pied du Mont a son lit en Bretagne . On trinque pour fêter l'événement. Les Normands confient qu'ils ont passé de nombreuses années à Chambéry. Nous dressons l'oreille, ils connaissent Ugine. Mais que faisaient-ils donc à Chambéry et nous à Ugine se demandent les Bretons. Stupeur, on découvre qu'on a travaillé dans la même compagnie Péchiney à quelque dix années d'intervalle. Alors, comme deux vieux soldats, on évoque les lieux de nos campagnes, Voreppe, le centre de recherche, Jonville, le centre de formation, l'usine d'Issoire, les cuves d'électrolyse de Saint-Jean-de-Maurienne, Gandois le patron du Medef, Besse le patron assassiné. Nous sommes des métallurgistes purs sangs. Le survol du territoire continue. Françoise et Jojo précisent qu'ils n'habitent pas Saint Nazaire. Leur maison, toit de chaume obligatoire, se trouve dans la Brière au bord d'un extraordinaire marais dans lequel on circule en barque. Nous connaissons, on a fait la balade et ils sont très surpris. On évoque Guérande, La Baule, le golf de la Bretêche. Françoise sursaute, son père était palefrenier dans ce domaine, c'est donc une vraie Bretonne. Et son mari ? Surprise : né en France, il est issu d'une famille polonaise de 14 enfants. Il devient le centre de nos investigations.
La description de ses pêches, dans les rivières, dans le marais, dans l'océan donne le vertige. Jean-Denis pêche aussi, ils entament une discussion de haut niveau sur le mérite des différents appâts. Je suis largué, je n'en connais qu'un : le ver de terre. Puis, leur conversation s'engage sur les silures et je comprends finalement qu'ils mangent les poissons-chats. Les seuls poissons que je réussisse à attraper et que je rejetais, dégoûté, à la rivière.
Ils sont aussi chasseurs. Mes exploits cynégétiques sont maigres, deux lapins égarés dans notre propriété du Lot. Jojo décrit son impressionnante collection de têtes d'animaux naturalisées.
Il ne chasse plus, il a maintenant du mal à enjamber les clôtures à cause de ses genoux. Le chapitre des maladies est ouvert.
Les femmes restent silencieuses, elles ont bon pied bon œil. Les hommes se révèlent nettement plus fragiles. Jojo sort au début de chaque repas un pilulier bien garni sous le regard vigilant de Françoise. Son teint de pêche serait, affirme-t-il, trompeur. Il cumule cholestérol, diabète, tachycardie et les genoux « dans le sac » mais il ajoute avec un large sourire qu'il se comporte comme s'il n'avait rien. D'ailleurs à soixante-quinze ans, il se sent comme s'il avait quarante ans. Françoise corrige, quinze ans. Jean-Denis a lui aussi une jambe malade, mais il profite de chaque escale pour faire plusieurs kilomètres à pied dans la ville et souffrir au retour, il est masochiste. Mes genoux vont bien, mais je rejoins le peloton pour le cholestérol et me distingue avec l'hypertension. On échange sur nos médicaments. Question : pourquoi cette usure prématurée des hommes ? Mes deux amis ont été de grands footballeurs, Jean-Denis a aggravé son cas avec la boxe thaïlandaise, l'escrime m'a relativement préservé.
Les langues se délient et on aborde en vrac tous les sujets, le mariage, les enfants, la religion, la politique. Quel bonheur de constater que nos vies sont si proches et si différentes. Nous n'avons pas tout divulgué de nos fêlures, on ment par omission, mais personne n’est dupe. On profite à fond de ce moment privilégié de partage qui sera éphémère. On a quitté Savone et on vogue vers Toulon, notre dernier soir avant le débarquement. On a le cœur un peu serré, on échange nos coordonnées, mais on sait qu'il y a peu de chances qu'on se revoie, Internet peut-être. On est sur le point de se séparer lorsque Martine et Jean-Denis se souviennent brusquement que Jojo nous avait promis de nous montrer ses talents de chanteur. La salle du restaurant est encore pleine de gens qui dégustent leur dessert. Jojo ne se dégonfle pas, il se lève et entonne à tue-tête un air d'opéra. Il chante bien, c'est un ténor et lorsqu'il s'arrête, la salle médusée l'applaudit. Il se rassoit heureux, nous aussi. On s'embrasse. Adieu, les amis.





 Jean Lefèvre