Mon cher Olivier,
Merci pour ces
bonnes nouvelles sur l'état de notre famille et excuse-moi d'avoir
tardé à te répondre, Je profite de cette ” journée de répit”
(c'est le terme officiel lorsque Sylvie est prise en charge chaque
jeudi par une association d'accueil) pour réparer mon impolitesse.
Bref, je suis très
occupé sans trop m'en rendre compte par la maladie de ta tante. Elle
se déclare très en forme, ne fait strictement rien et baigne en
pleine anosognosie. Je pense souvent à ton père qui était, lui
aussi très sollicité, par son épouse. Une bonne nouvelle
cependant le crématorium de Saint-Raphaël vient d'être terminé si
je craque on pourra me carboniser rapidement.
J'ai montré ta
série de photos à Phil. Elle a reconnu sa soeur, Aline, mais pas
toi, elle t'a confondu avec ton père ! J'ai fait remarquer que tu
étais son fils. Le fils, le père, on ne va pas chipoter. Le reste
de la famille est passé à la trappe, moi aussi d'ailleurs. Elle ne
sait plus très bien qui est ce Jean qui vit avec elle, son mari ? un
étranger qui s'incruste ? un Jean Lefevre dont elle a entendu parler
? On nage en permanence dans l’à-peu-près. Heureusement, la
relève est assurée, du plus jeune au plus vieux, voici la situation
sans fard, sans langue de bois et avec beaucoup d’exagération. Je
te devais bien cela puisque tu es mon unique filleul. Je me suis
concentré sur la famille de sang, plutôt symbolique dans mon cas
puisque je n’ai transmis mes gènes à personne ; ce qui, à la
réflexion est peut-être mieux, tu verras plus loin pourquoi. Sauf
exception, il s’agira de race blanche, la religion sera précisée
et parfois l’inclination politique.
Minette,(2017), notre chatte est très affectueuse, elle me lèche
les doigts et assure le ravitaillement en lézards, vers de terre et
orvets. De race indéterminée, mais d’origine savoyarde, elle nous
a été offerte par Cora. Religion :suite à son silence sur le
sujet, je considère que je suis son Dieu.
Victoria(2005), notre petite-fille grandit. Elle découvre avec
stupeur les faiblesses des adultes. D’une nature sensible, elle est
désarçonnée par l’agressivité imprévue de sa grand-mère. Elle
attaque la quatrième la fleur au fusil, se débrouille très bien en
natation et initie son grand-père, un peu débile, aux applications
avancées d’un smartphone.
Thomas(1996), un beau jeune homme qui plaît aux filles. Il a largué
la dernière, dommage, je n’ai pas eu le temps de la voir. Bien que
baptisé, il semble avoir peu d’inclination pour le sacerdoce, il
préfère les voitures et tout ce qui va avec, si bien qu’il
sollicite sa grand-mère pour attester qu’elle conduisait sa
voiture lorsqu’il a été flashé. Dans un sursaut républicain,
elle a ( j’ai) refusé. Sa formation au management d’une salle de
sport l’a définitivement dégoûté de la musculation. Il s’active
dans deux domaines : Mac Donald et le débouchage. Il semble
fuir la Côte d’Azur.
Timothée’(1999), un jeune adulte qui rame pour décrocher un CDI
dans le domaine de la communication. L’horizon se dégage après
quelques mois pénibles chez SNR ( les roulements). Religion :
le VTT malgré quelques chutes mémorables. Attaché à la
Haute-Savoie et à sa dernière compagne depuis plusieurs années.
Peu visible sur la Côte d’Azur.
Benjamin(1971), reconversion réussie dans l’immobilier à
Marseille. Il rénove méticuleusement sa propre habitation avec
Michel, son compagnon. Ils se passionnent tous les deux pour
l’humanitaire à Madagascar. Religion : indéterminée, malgré
un court passage dans un établissement catholique.Plutôt spécialisé
dans les situations d’urgence médicale vis-à-vis de nous, par
exemple la garde de sa mère lorsqu’un chirurgien me trafique un
organe ou que j’ai décidé de faire une escapade.
Cora(1969), au terme d’un passage à Lathuille, un village qui
porte bien son nom, elle a regagné sa Savoie avec Laurent, son
compagnon qui se bat pour développer sa petite entreprise. Cora
continue de s’occuper de l’aide à la personne. Un métier
d’avenir certainement vu le nombre de vieux qui oublient de mourir
ce qui, je le confesse, est aussi mon cas. Religion : elle
semble hésiter, mais exclut la conversion musulmane qu’elle
déteste.
Philomène alias Sylvie(1935), totalement inconsciente de sa maladie,
elle trouve que Jean perd un peu la tête ce qui est vrai. Comme ta
mère, elle mange de moins en moins, elle picore. Je surveille son
poids 60,5 kg, il reste stable ce qui prouve qu’on mange trop. Elle
marche en se plaignant de douleurs aux genoux, mais refuse tout
examen, elle déclare que son médecin traitant est sa sœur
Aline...Elle parle normalement, le contenu du discours est parfois
totalement délirant ce qui met un peu de fun dans ses relations avec
l’extérieur qui se limitent principalement aux serveurs de
restaurant. Elle est prise en charge une fois par semaine par la
station d’accueil Alzheimer de 10h à 18h. J’en profite pour
désobéir : dépôt à la déchetterie de toutes les saloperies
accumulées en un demi-siècle, cinéma et même Mac Donald.
Religion : catholique, elle avait un cousin curé ; ne
pratique pas. Au demeurant ne pratique plus rien, ni la peinture, ni
la cuisine, ni le golf ; supporte « c dans l’air »
( j’ai suivi les conseils de ton père) et les informations à la
télé, mais les oublie instantanément ce qui n’est pas plus mal.
Jean(1935), retraité depuis bientôt 30 ans, un gouffre financier
pour la collectivité. Très affecté par les informations à la télé
qui égrène chaque jour les nouveaux morts célèbres plus jeunes et
plus méritants que lui : Johny, Joël Rebuchon, Kofi Annan,…et
aussi, bien que plus âgé, par la disparition de mon homonyme Jean
Lefèvre Comte d’’Ormesson. Tu me pardonneras de m’appesantir
plus longuement sur mon cas pour que tu conserves un souvenir précis
du dernier oncle qui te reste. J’ai acquis le statut d’aidant
grâce à ta tante, c’est mon occupation principale avec une
spécificité, elle ne veut pas être aidée. Je m’occupe de tout
en douce, le corps médical la désigne comme une malade résistante.
Une aubaine pour un ancien chercheur - à vaincre sans péril, on
triomphe sans gloire – je passe sur mes découvertes qui consistent
à copier les recettes trouvées par des aidants plus expérimentés.
Je reviens au coeur du sujet : Moi. Né aux fers à Montmartre
avant la Deuxième Guerre mondiale, bombardé par les Américains,
j’ai constaté au petit matin le 20 avril 1944 que mon école était
détruite. Relogé rapidement par l’intendance du Sacré-Coeur,
j’ai poursuivi mon apprentissage sous la houlette d’une Sœur
férue de math et de méthodes pédagogiques efficaces : les
gifles par-derrière. Cette technique consiste à regarder la
progression du devoir par-dessus l’épaule de l’élève et à
frapper à la première erreur. J’ai rapidement progressé. À mon
entrée en sixième, j’avais de l’avance dans cette matière, je
l’ai toujours conservée et profitant de cet avantage compétitif
j’ai intégré l’Institut de Chimie, évitant du même coup la
succession de mon père comme artisan-électricien. Une école
largement ouverte à toutes les cuisines : pétrole, chimie
lourde et même fine, pharmacie, matières plastiques, métallurgie,
parfums et bien sûr le nucléaire ; l’embarras du choix,
lorsque d’une manière tout à fait inattendue le directeur de
l’école Georges Chaudron - membre de l’Académie, médaille d’or
du CNRS, médaille de platine d’un truc en Angleterre, Président
de la Société chimique de France – me convoqua. Je craignais le
pire, ce fut le meilleur. Il cherchait un thésard pour meubler une
grosse structure de recherche dont il était le patron. Il ne me
connaissait pas particulièrement, mais j’avais décroché le prix
de chimie minérale, il voulait voir ma bouille. Banco ! J’en
prenais pour trois ans minimum pour être docteur-ingénieur, cinq
ans si je visais docteur es sciences et il me trouvait un industriel
pour m’accorder une bourse ; mes parents n’avaient plus à
me nourrir, seulement à me loger, j’étais grand. Je n’avais
aucune idée de l’emploi du temps d’un thésard, ce mystère me
plaisait. Ainsi commença ma collaboration avec Ugine et
l’impression de ma première feuille de paie, elle se poursuivit
pendant trente années.
L’ambiance au CECM ( centre d’études de chimie métallurgique)
était plutôt studieuse. On s’affairait au premier étage avec
des éléments radioactifs, au rez-de-chaussée, je manipulais une
source de rayons X du matin au soir sans protection si bien que dans
ce labo peu de collègues, hommes ou femmes, réussirent à se
reproduire. Les plus fragiles moururent de leucémie sur les traces
de Marie (Curie). Rongez par l’ambition, je décidais malgré ces
dangers de tenter le doctorat ès sciences. Problème : je
n’avais pas les diplômes suffisants pour pouvoir me présenter,
j’étais blindé en chimie, mais il manquait deux certificats de
physique. Je choisis électricité et thermodynamique. On m’accorda
le temps nécessaire pour me rendre aux travaux pratiques
obligatoires d’électricité et pour les cours magistraux on
m’invita à les imaginer. Je réussis à avoir les polycopiés, à
les lire et même à réussir aux deux examens ; le niveau était
décidément très bas, les profs craignaient qu’en recalant trop
d’élèves, ils n’aient plus de candidats pour l’année
suivante.
Cinq années passèrent avec trois découvertes : le fleuret,
l’escalade et la spéléologie. Le tout entouré d’un architecte
et de chercheurs passablement allumés. Il n’y eut qu’un mort par
noyade en spéléo ; j’échappais de justesse à une estocade
réussie près du coeur qui se limita à un pneumothorax. La
conscription mit un terme à cette période agitée.
J’écrivis les derniers chapitres de ma thèse sur l’escorteur
rapide « Le Vendéen ». A ma démobilisation en 1963,
j’étais enfin prêt à me lancer dans la vie active. Mon premier
acte fut d’acheter une BMW pourrie, mais je ne le savais pas, mon
deuxième acte fut de soutenir ma thèse un peu rance dans les locaux
amiantés de Jussieu qui venait d’être construit. J’écopais de
la mention « très honorable » , honorable aurait suffi,
j’étais confus de tant de bonté. Mon troisième acte fut la
découverte - n’oublions pas que j’étais chercheur - de ta tante
dans une discothèque à la mode des Champs-Élysées ( le kilt
écossais). Elle menait grand tapage avec des copines pour préparer
leurs vacances en Espagne. Elle était très belle, j’étais bronzé
( reste d’une croisière en Côte d’Ivoire avec la Marine). Nous
nous plûmes. Ainsi commença mon entrée dans ta vie par
anticipation puisque tu n’étais pas encore né. Tu connais la
suite.
Pour finir quelques révélations sur ma religion et mes tendances
politiques. Je suis un agnostique confirmé malgré une confirmation
vers treize ans à la religion catholique. Elle compte pour du
beurre, j’étais trop jeune.Toute tentative pour attribuer à un
humain des pouvoirs surnaturels, voire simplement supérieurs, me
semble suspecte. Je savourais l’hostie sans vraiment distinguer
autre chose qu’un morceau de pain blanc . Plus tard lorsque je
découvrais L’Immaculée Conception, j’étais effondré par tant
de naïveté. Je vois le Pape comme un clown blanc. Sur la fin de ma
vie, je m’aperçois que l’humain est un animal féroce et que je
fais partie de cette clique. Mon orientation politique découle de
cette triste constatation. De gauche par tradition familiale – mon
père était franc-maçon, obédience Grand Orient la plus
anticléricale, encouragé dans cette voie par mes cinq années de
CNRS ; j’ai brusquement évolué vers la droite après Mai 68.
Des proches collaborateurs que je considérais comme des amis m’ont
craché au visage (l’image est peut-être moins forte que la
réalité) et j’ai compris que les humains étaient des loups.
Aujourd’hui totalement déboussolé, ce qui est le comble pour un
ancien marin, je participe à la curée. Je suis prêt à toutes les
révolutions, tous les mensonges, toutes les lâchetés dans la
mesure de mes moyens qui sont certainement faibles puisque récemment
un homme vint vers moi et me dit « si vous n’étiez pas si
vieux , je vous casserais la gueule ». Il avait raison, j’avais
commis une incivilité automobile lors d’une ruée aux postes
d’essence. Je mentis et dis que je n’avais rien vu, grosse
lâcheté, je ne présentai aucune excuse, gros orgueil. Bref, un
oncle pas très fréquentable. Maintenant que ton père a disparu et
que ton parrain ne vaut guère mieux, je te considère comme le loup
dominant de la meute. Prends bien soin de tes petits et de ta femelle
(tu demanderas à Sylvie de pardonner cette marque tenace de
misogynie). Je vous embrasse tous les deux.